Publication de La Lettre n°11 Mai 2020 de l’ANM


Le Covid-19 : émergence d’un collectif ?

Le confinement* conduit nombre de travailleurs à ne plus être dans leur environnement habituel. Les voilà plongés dans le champ de la famille, qui se mêle à l’aire professionnelle. Les enfants, les proches, les animaux domestiques prennent leur place dans les millions de bureaux virtuels. Beaucoup n’ont pas l’habitude de ces intersections. Je travaille en ce moment sur un conflit ancien et très lourd avec plusieurs salariés qui, littéralement, ne se supportent plus. Ayant entamé la médiation avant le confinement et me trouvant proprement au milieu du gué, j’ai décidé de la poursuivre en menant des entretiens téléphoniques à distance. L’effet est saisissant. Les personnes, jusqu’à présent empêtrées dans ce conflit, sont comme apaisées, elles sont plus en distance avec ce qui les oppose, elles reconnaissent elles-mêmes que leur parole est plus libre, et cela va même au-delà. Le confinement chez soi, en faisant tomber la posture professionnelle, favorise en quelque sorte une prise de recul salvatrice. Au-delà de l’anecdote, je sens qu’effectivement, dans le trouble que vivent certains, le fait de ne plus aller au boulot classiquement, de ne plus jouer un rôle social, avec ses rituels, peut être un moment d’interrogation sur le sens de sa propre vie.

Dans les séances de médiation en présentiel, l’environnement est capital. On essaie toujours de faire en sorte que les gens soient placés dans un cadre physique propice à une forme de lâcher-prise. Avec le télétravail, c’est le médiateur qui de manière tout à fait amusante lâche prise, il n’est plus le grand ordonnateur. Tous, nous changeons de peau. On change de cadre. On n’est pas vu. Pas observé par les autres ou par ses responsables. C’est proprement libératoire. Les gens sont incroyablement disponibles, ils parlent moins vite, il n’y a plus la même urgence, on écoute l’autre plus facilement. L’éloignement de l’entreprise permet de quitter son rôle ou le rôle que l’on vous assigne et qui justifie votre place. Ça fait du bien. Quelle liberté ! même si certaines entreprises se sont empressées d’installer le pointage à distance ! Reste à savoir comment les gens retourneront au travail, dans quel état d’esprit ils seront. Comment reviendront-ils à la « normalité » après ce temps singulièrement anormal ? D’ailleurs, que faudra-t-il garder de cette anormalité ? C’est une question fondamentale à laquelle les entreprises et les administrations devront répondre, sous des formes à inventer.

Les gens ont un immense besoin de parler. Ça me rappelle les premiers temps d’internet, quand tout le monde faisait son petit blog, avec cette soif de se raconter, de se dire, de montrer enfin qui l’on était vraiment. Il y avait du bon et du moins bon, du pathétique et du détonnant, mais ça vivait. Je retrouve ça parce que les gens ont la trouille, ils découvrent quelque chose à quoi ils n’ont jamais été confrontés dans notre société : la vulnérabilité. Ceux qui ont connu la guerre sont de plus en plus rares. Là, d’un seul coup, notre société moderne montre crûment sa fragilité sur un versant sanitaire à laquelle elle n’était pas préparée. Notre fragilité potentielle et celle de nos proches se rappellent à nous.

Pourtant, nous vivons et participons tous en ce moment à l’émergence d’un immense collectif. La crise désinhibe les gens, les barrières tombent. On construit des ponts, on tisse de nouveaux liens et on a des envies de faire société. Je suis un tenant du management de la lenteur. Je prône les valeurs du silence, de l’écoute. Le monde du travail est aujourd’hui un étonnant creuset de l’authenticité. Celle-ci se révèle encore plus dans cette crise, elle va être à coup sûr source d’un progrès collectif. Il faut la laisser instiller. D’une certaine manière, le Covid-19 favorise ce mouvement, lent mais sûr. Les gens ne se ferment plus sur eux-mêmes mais ont tendance à s’ouvrir. L’éloignement mais aussi le confinement créent plus de chaleur collective qu’on l’aurait imaginé, on se surprend soi-même. Les rues sont désertes, les campagnes sont encore plus vides, il n’y a quasiment plus de bruit mécanique, le ciel n’est plus strié par les avions mais l’avenir est empli d’une belle promesse collective. De toute façon, nous n’avons pas le choix. Nous devons y croire, sans céder à la première désillusion. On va y arriver !

Hervé Chavas, Médiateur, consultant et formateur
Maître de conférences associé, CIFFOP, Université Paris II Panthéon-Assas

Rubriques

  • En hommage à Étienne Le Roy
    • Étienne l’humaniste
    • Défendre la cause de la médiation – Plaidoyer d’un anthropologue du droit
  • Spécial Angers Médiation 2020
    • Discours d’ouverture d’Hervé Carré, président du Congrès : la médiation, un repère au cœur d’un monde en transition
    • Reflets angevins d’une médiatrice humaniste
    • Discours de clôture de Gabrielle Planès, présidente d’honneur de l’ANM : Médiation 21, une voix pour les médiateurs
  • Le sens de la citoyenneté pour des temps troublés
    • Le médiateur territorial : un acteur engagé au service du citoyen et de la collectivité
    • Intermédiés n°7 : inventons ensemble la citoyenneté de demain
  • Tribune libre de l’ANM
    • La médiation africaine, chef-d’œuvre du patrimoine culturel immatériel de l’humanité ?
    • Chronique d’une victoire incertaine ou l’apprentissage de l’humilité
  • Les événements
    • Les Vendanges de la médiation, 27-29 septembre 2019, à Suilly-la-Tour (Nièvre)
    • Les 20 ans de l’Association des médiateurs européens, 4 octobre 2019, à Paris
    • Le Concours de médiation de l’université Lyon II, 7 et 14 novembre 2019, à Lyon
    • La Table ronde sur la médiation pénale et la justice restaurative, 28 novembre 2019, à Genève
  • Les témoignages
    • Les rencontres restauratives : agir plutôt que subir
  • Les ouvrages sélectionnés par l’ANM
    • La relation, ça se gère ! Pour faire avancer les projets en entreprise
    • La comédiation – Mode d’emploi. Clés, témoignages et expériences
    • La justice restaurative en France et en Europe. Actes de la journée d’étude du 22 mai 2019 à l’université Lyon 2
  • Les associations adhérentes
    • AMELY, des actions citoyennes, de l’école au quartier
  • La rubrique internationale
    • L’association Le Souffle : l’apprentissage du collectif à travers les pratiques préventives et restauratives en milieu scolaire
    • Un lieu, des liens : la première Maison de la Paix au Liban

Lettre à consulter sur https://www.anm-mediation.com/newsletter.php?fullid=121766

 

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