Suisse : «Nous donnons de l’humanité à l’inhumain» Médiation carcéralePeu pratiquée en Suisse, la rencontre entre un détenu et sa victime intéresse dans le canton. Deux médiateurs racontent » par Flavienne Wahli Di Matteo (24heures.ch)


Médiateurs pénaux, André Grivel et Catherine Renaville livrent leurs expériences d'échange entre détenus et victimes.

 

« L’idée d’installer face à face un détenu et sa victime pour les faire dialoguer autour du délit commis, cela peut sembler saugrenu. C’est pourtant le principe de la médiation carcérale. Médiatrice FSM (faîtière suisse des médiateurs) après l’avoir été durant cinq ans en Belgique au niveau pénal, Catherine Renaville a effectué l’an dernier l’une des rares médiations dans une prison suisse, à Gorgier (NE). Avec André Grivel, médiateur FSM, ancien policier et médiateur pénal de la Riviera, elle espère un développement de cette justice restaurative, qui intéresse également le politique (lire encadré).

Mettre face à face l’auteur d’un crime et sa victime – ou la famille de cette victime –, n’est-ce pas remuer le couteau dans la plaie inutilement?
André Grivel: C’est un réflexe naturel de tous, à commencer par les tribunaux, de vouloir protéger la victime. Mais en fait c’est lui infliger une barrière de plus, la condamner au silence. La médiation lui donne l’occasion d’exprimer d’autres choses qu’au tribunal et de poser des questions à celui qui lui a causé du tort, par exemple le fameux: «Pourquoi moi?» Autant il y a tout un processus pénal qui se met en place pour accompagner l’auteur, autant pour la victime il n’y a rien. À travers cette démarche, nous sommes convaincus que nous donnons de l’humanité à l’inhumain.

En quoi cela peut-il aider?
N’y a-t-il pas un risque de réactiver l’animosité? Catherine Renaville: Il faut préciser que toute médiation doit être consentie par les deux parties et préparée. La médiation que j’ai effectuée à Gorgier avait été demandée par la victime elle-même. La collaboration entre le service LAVI (ndlr: aide aux victimes) et le service juridique de Delémont, ainsi qu’avec la direction de la prison, a été précieuse pour que ce processus puisse aboutir dans les meilleures conditions. La rencontre se fait en présence du médiateur, de manière protocolée. On définit au préalable les sujets qui vont être abordés, car il faut que chaque partie les accepte. Les entretiens préparatoires sont importants afin d’organiser un cadre sécurisant pour l’échange. Même si ces deux personnes sont unies par un événement traumatisant, elles restent deux êtres humains qui vont se parler sur le même plan. Cela permet de se distancier de l’atrocité des faits. Et chacune des deux parties peut décider de quitter la médiation à tout moment.

Qu’est-ce que cet échange peut apporter à une victime ou à ses proches?
C.R.: Cela lui permet tout d’abord d’être reconnue dans son statut de victime et de revenir sur ce qu’elle a vécu avec son ressenti. Elle devient «acteur», elle n’est plus cette personne à qui l’auteur a imposé l’acte. Une femme victime de viol pourra exprimer toute sa peur au moment des faits. Une victime d’abus pourra demander pourquoi l’auteur lui a fait subir toutes ces choses. Une victime de cambriolage pourra savoir si le vol était dirigé contre elle, ou si c’était un mauvais «hasard». C’est important de se faire entendre et, surtout, de tenter de comprendre les motivations du passage à l’acte.

Quels effets cela a-t-il sur une victime?
C.R.: Cela va l’aider à passer à autre chose. En participant au processus de médiation, beaucoup expriment que le blocage survenu après l’événement est surmonté en partie. Des gens qui faisaient des cauchemars récurrents en sont libérés. Cela peut aussi contribuer à démystifier l’agresseur. Par exemple, s’il est arrivé encagoulé, on ne peut pas se souvenir de son visage et à chaque fois qu’on croise un homme on se demande: «Est-ce que c’est lui?» La médiation permet de donner une apparence réelle à cette personne. En fonction de l’infraction commise, il peut arriver que la victime voie l’auteur comme un «surhomme», lui attribue une puissance qu’il n’a pas en réalité. Lors d’une rencontre, une victime s’est retrouvée face à un jeune de l’âge de son fils. Cela lui a permis de reprendre confiance en elle, elle a pu s’affirmer face à lui.

Du point de vue d’un détenu, qu’est-ce que la médiation peut apporter?
C.R.: Souvent les auteurs aimeraient aussi pouvoir dire quelque chose d’autre que les excuses convenues prononcées au tribunal. Certains vont souhaiter expliquer dans quel état émotionnel ils étaient, quelles circonstances les ont poussés au passage à l’acte, faire savoir que quelque chose a échappé à leur contrôle. Il m’est arrivé d’être confrontée à un monsieur qui a pu expliquer que s’il avait volé, c’était parce qu’il n’avait plus de ressources pour nourrir ses enfants. Il ne s’agit pas d’obtenir le pardon, mais d’expliquer. D’ailleurs la victime est parfaitement en droit de refuser les excuses si elle n’y est pas prête! A.G.: C’est aussi aider l’auteur à prendre conscience que ce qu’il a commis n’est pas anodin. Il ne se rend peut-être pas compte des conséquences, comme la perte d’un emploi, des conséquences financières, une hospitalisation… Cela va alimenter sa réflexion en cellule.

Ce travail peut-il avoir une incidence sur la récidive?
C.R.: Au-delà du fait que c’est un outil de la justice restaurative, je suis convaincue que c’est également un outil de prévention du risque de récidive. C’est un moyen de faire évoluer l’auteur. De manière générale, je remarque que jamais personne n’a regretté d’avoir participé au processus de médiation.  » (Extrait de 24heures.ch du 26/03/2019)

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